A – Afterworks

Le concept de l’afterwork, terme traduisible littéralement par « après le travail », se diffuse depuis maintenant un certain nombre d’années en France dans le monde de l’entreprise. Cela consiste assez simplement à aller boire un verre entre collègues après une journée de travail. L’afterwork est un phénomène emprunté à l’univers anglo-saxon de l’entreprise, où cette pratique est très répandue, voire presque incontournable. A Londres, par exemple, il est courant d’observer des grappes de salariés se rassemblant dans les pubs en fin d’après-midi, encore en costumes et tenues de travail. L’afterwork à la française reproduit les usages britanniques, les cafés, bistrots ou bars à vin remplaçant les pubs.

Ailleurs en Europe, l’afterwork peut cependant prendre des formes plus insolites. Ainsi, en Allemagne, en Hollande ou en Finlande, il n’est pas rare de se retrouver avec ses collègues, voire même avec son patron, à la sortie du bureau dans un sauna. Au Japon, les afterworks se font généralement plus classiquement dans des Izakayas, équivalents du bistrot en France, des « karaoké box ». L’ambiance est décontractée autour de verres de bière ou de saké.

L’afterwork est un temps de décompression, d’évacuation du stress, de détente entre collègues. C’est aussi l’occasion de faire le bilan de la journée dans un contexte plus informel ou d’échanger sur des dossiers que l’on n’a pas forcément eu le temps d’aborder au cours de la journée écoulée. Les conversations peuvent aussi s’orienter vers des sujets plus personnels.

Ces rendez-vous, organisés plutôt en fin de semaine, sont l’occasion de développer ses relations professionnelles (le « réseau »), de renforcer l’esprit d’équipe dans une ambiance différente, ou encore, pour un nouvel embauché, de s’intégrer plus rapidement. Dans ce cadre détendu, chacun est plus enclin à faire connaissance, à échanger et partager. C’est ce que les anglo-saxons appellent le « small talk » informel, auquel ils accordent une grande importance. On parle de ses expériences, de ses missions, des projets sur lesquels on travaille. Avec certains collègues, on partagera également ses difficultés rencontrées, voire certaines déceptions.

Après avoir partagé quelques verres avec un collègue, on ne se comportera avec lui dans le travail de la même façon. On priorisera, par exemple, la lecture et la réponse à un e-mail reçu en apercevant, parmi la multitude de messages à traiter, le nom d’un collègue avec qui on a appris à faire connaissance dans un cadre décontracté et convivial. De même, on ne répondra plus avec le même habituel manque de sollicitude à une demande qui nous est adressée. On n’abordera plus de la même façon une personne à qui l’on a un service à demander. Il sera notamment plus aisé de passer directement la voir à son bureau ou de lui téléphoner, plutôt que d’envoyer un e-mail qui risque de passer inaperçu, ce qui gagnera en efficacité.

En France, selon un sondage effectué en 2017 par OpinionWaypour Privateaser et J’aime ma boîte, 60% des personnes interrogées considéraient l’afterwork comme indispensable au bien-être en entreprise. Ce taux était même de 70% pour les moins de trente ans et de 65% pour les cadres. 42% affirmaient le pratiquer régulièrement, c’est-à-dire entre une fois par mois et une fois tous les trimestres. Avec de tels chiffres, l’afterwork devient donc un marché pour certains, comme Privateaser. Créée en 2014, cette société propose une plateforme web permettant de privatiser et réserver gratuitement en ligne bars et restaurants.

Attention cependant aux excès et aux habitudes trop vites prises dans un contexte de pression au travail très forte dans lequel le besoin de décompresser devient fréquent. Les afterworks sont organisés dans des lieux à proximité de celui du travail ; ils nécessitent donc souvent des trajets importants pour rentrer chez soi ; trajets parfois effectués en voiture avec des risques d’accident très élevés liés à l’alcoolémie. Les risques d’addiction sont également importants. Il n’est alors plus question de parler de favoriser le bien-être au travail.

Les afterworks sont caractéristiques d’usages collectifs de l’alcool qui, selon Gladys Lutz, contribuent à développer les « dynamiques cohésives, identificatoires et défensives contre la fatigue physique, le déracinement affectif (…) la désillusion professionnelle. » L’auteur ajoute que le fait d’entretenir la convivialité, de décompresser dans un cadre collectif de consommation partagée d’alcool, fait partie des dynamiques collectives nécessaires pour « faire le travail, envers et contre tout. » Toujours selon Gladys Lutz, ces moments de détente entre collègues renvoient, certes, à l’idée de bonnes relations, de sentiment d’appartenance, mais surtout à celle de bon travail et de bonnes régulations du travail. Cette « mise en scène sociale et culturelle » est à la fois un vecteur de coopération, qu’une représentation de celle-ci.

L’alcoolisation agit comme « un anxiolytique qui ne dit pas son nom ». Il s’agit d’éliminer les tensions, les peurs, les souffrances, ou d’en repousser les limites. In fine, et de manière paradoxale, cela contribue à s’user plus rapidement.

L’entreprise porte une responsabilité importante vis-à-vis de ce type de comportements et d’événements que sont les afterworks et des risques qui y sont liés. Même si elle ne les encourage pas (ce qui est cependant parfois le cas), elle en connaît la pratique (à défaut d’en connaître les ressorts). Il n’est par exemple pas rare que des afterworks soient organisés pour prolonger un pot de départ se tenant officiellement dans les locaux de l’entreprise. Un devoir de prévention en matière de santé au travail s’impose ici à elle.

Le beforework pourrait constituer une alternative. Là aussi, il s’agit d’un nouveau phénomène venu, une fois encore, d’outre-Atlantique. Le principe général du beforework, appelé également « miracle morning », consiste à se lever environ deux heures plus tôt que d’habitude afin de prendre du temps pour soi avant d’aller au travail, que ce soit par une activité sportive, manuelle ou en rejoignant des collègues. Cette tendance reste cependant encore très peu diffusée en France. Si dans les entreprises des petits déjeuners sont déjà organisés, il s’agit d’un cadre déjà très formel dans lequel certains salariés peuvent se sentir obligés de participer et ne pas se sentir à l’aise. De plus, que ce soit pour les afterworks ou les beforworks, les problématiques liées à la gestion de la situation familiale ainsi qu’à l’importance des temps de transport constituent un facteur d’exclusion de fait pour certaines catégories de salariés. C’est probablement dans d’autres directions que les alternatives aux afterworks sont à chercher.

Il existe en effet bien d’autres manières de développer le bien-être au travail ou de fédérer des équipes. C’est avant tout à ce niveau du bien-être général de leurs salariés que les employeurs doivent accorder de l’importance, plus qu’à des événements fédérateurs axés sur l’amusement, comme le sont les afterworks.

* A *

Laisser un commentaire